La société numérique solidaire, c’est quoi ?

Le 28 mai s’est tenu le premier atelier sur la « Société Numérique Solidaire » présidé par Mme Nathalie Kosciusko-Morizet avec la participation de Mme Christine Boutin.

La vocation de ces rencontres est de favoriser l’accès des publics les plus démunis à Internet en termes de connexions, d’équipement mais aussi de formation aux usages numériques.

Si vous cherchez sur google des réactions à cet atelier, vous serez déçus : deux jours après la manifestation, nous trouvons en bonne place les articles annonçant l’événement mais seulement trois articles factuels sur le déroulement de l’atelier émanant de 01net, localtis et Artesi.

01net titre « Pour NKM, la société numérique solidaire vaut bien un atelier ». Nous pourrions aussi dire « Pour la société, la solidarité numérique vaut plus que 3 articles ». Est-ce dû aux méthodes de référencement du moteur de recherche ? Pas seulement : allez au-delà de la dixième page et  vous trouverez toujours aussi peu de réactions.

Tout le monde considère le sujet important, on déplore l’action timorée des autorités, mais lorsqu’il faut s’engager,  évaluer, suggérer … les combattants semblent se faire rares. Et pourtant, ce n’est pas la réalité : les initiatives de terrain sont multiples et variées. Alors pourquoi ce désintérêt apparent ?

Deux raisons peuvent être évoquées :

-          Les mesures sont perçues comme dérisoires. 01net parle de « petite » batterie de mesures.

-          Les acteurs de terrains ne croient plus en l’engagement et l’efficacité des mesures prise « d’en haut », ce qui expliquerait leur silence.

Il y a certainement d’autres raisons. Nous ne reviendrons aujourd’hui que sur ces deux seules raisons.

Des mesures dérisoires ?

 

Rappelons les mesures annoncées :

-          Transformer les EPN en tremplins vers l’emploi

-          Refonte du passeport Internet et Multimedia

-          Développer le logement social numérique et mettre en place un label attribué aux bailleurs sociaux en fonction des équipements, des usages et des services offerts + majorer les financements pour les bailleurs les plus performants.

1.       Les EPN : malgré des constats optimistes sur l’activité des EPN, la vérité est assez différente et surtout contrastée. Beaucoup ne sont pas de véritables accès ouverts au public (il faut être abonné à l’année, payer une cotisation assez élevée, les horaires d’ouverture ne répondent pas aux besoins des utilisateurs potentiels…). Conséquence inéluctable : une fréquentation souvent faible, une utilité pour le public très limitée et ceux qui en auraient le plus besoin en sont de fait écartés…
La formation des animateurs est inégale : il s’agit souvent d’emplois jeunes pérennisés sans formation adéquate.
Les EPN manquent de moyens car les Collectivités supportent maintenant seules le poids d’un dispositif qui se voulait temporaire…

Mettre les EPN au service des demandeurs d’emploi, former les animateurs pour leurs missions, permettre d’utiliser les chèques emploi service pour bénéficier de certains services des EPN sont donc des mesures utiles dont il faut se féliciter. Cela ne réglera certes pas les problèmes d’emploi, mais ce sera malgré tout une avancée pour le fonctionnement des EPN.
Deux réserves de notre part cependant :

-          est-ce bien le rôle des chèques emploi services que de financer des actions qui relèvent d’une mission de service public ?

-          les demandeurs d’emploi sont-ils les principaux bénéficiaires de ces chèques, sinon comment pourront-ils les utiliser ?

2.       Refonte du passeport internet et multimedia. Ce dispositif présente peu d’intérêt pour les entreprises. C’est la formation qui le précède qui est importante et non le papier que l’on délivre in fine. Attendons de voir en quoi consistera la refonte pour en parler.

3.       Développer le logement social numérique.
Cette mesure n’est pas si anodine que les commentateurs le disent. Les bailleurs sociaux représentent une force de négociation envers les opérateurs que les utilisateurs ne pourront jamais avoir (spécifiquement les utilisateurs concernés). Cela explique (en partie) les tarifs proposés. Les charges locatives comprennent déjà des dépenses de réception de la télévision ; pourquoi ne pourraient-elles pas comprendre aussi les accès au net ? En outre, le montant des charges d’abonnement sera assez faible eu égard aux autres charges, ce qui rendra le coût de l’accès « indolore ».

Le principe est bon. C’est au niveau de la mise en œuvre qu’il faudra apporter les aménagements nécessaires.

Exemple : ne pas faire bénéficier de tarifs d’accès « sociaux » à des habitants qui ne devraient pas être logés en logements sociaux du fait de leur revenus, ne pas imposer des charges à des ménages qui le refuseraient…

Il faut cependant se méfier des apparences : un bailleur n’est pas un opérateur. Le bailleur devra en pratique faire appel à des sous-traitants pour de la maintenance, des installations, des services d’accompagnement… Le coût réel ne se limitera pas à l’abonnement d’accès et la facture augmentera vite. Comment ces charges ont-elles été évaluées ? Cela est d’autant plus critique que le label prendra en compte non seulement les infrastructures, mais aussi les équipements (terminaux ?) et services (accompagnement…). Il existe un risque réel d’être confrontés à des coûts globaux supérieurs aux offres commerciales « sociales » qui elles seront financées par des produits lucratifs et par d’autres populations, ce que les bailleurs ne pourront pas faire !

 

Notons enfin que les mesures de financement majoré des bailleurs les plus performants ont une portée très limitée : cela ne couvrirait que 20 opérations pilotes sur 2 ans. Qui dit pilote dit « mesure non reconduite d’office et non généralisée ». Sur ce point, il s’agit donc plus d’un effet d’annonce que d’un véritable dispositif.

 

L’important était d’amener les opérateurs à  faire des propositions de tarifs sociaux. Ils ne l’auraient pas fait sans des moyens de pression efficaces. Le logement social numérique avec les bailleurs sociaux est un moyen de pression. Une fois les résultats obtenus, il ne sera peut-être pas si important de généraliser le dispositif !

La fracture entre gouvernants et acteurs de terrain.

 

Le peu de réaction des commentateurs à l’atelier « société numérique solidaire » peut aussi s’expliquer par l’indifférence mutuelle entre gouvernants et acteurs de terrain.

La « société numérique solidaire » est de fait aux mains du tissu associatif local ; la raison en est que les autorités nationales et locales s’en désintéressent en dépit des professions de foi.

 

Beaucoup d’associations ont des difficultés à assurer leur mission tant par manque de financement que par manque de soutien du monde politique. Que leur a apporté l’atelier du 28 mai ? Absolument rien.

 

Une annonce a bien été faite concernant un appel à projets et des commandes publiques.  La simple consultation de l’appel à projet montre que celui-ci ne concerne pas du tout la solidarité numérique et il sera bien difficile aux acteurs de cette solidarité d’y répondre. Il y a un monde entre le « web sémantique » et la solidarité numérique de terrain !

 

En outre, les acteurs se souviennent d’un plan numérique 2012 qui avait été établi selon un processus collaboratif avec le concours de nombreux acteurs. Tout aussi nombreux sont ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur ce qu’il reste de ce plan et qui pensent que les plans passent avec leurs ministres sans le moindre début d’exécution.

 

Dans ces conditions, est-il opportun d’investir le temps et l’énergie des bénévoles autour d’opérations qui seront devenues caduques avant même que l’on ait pu mettre en place la moindre action sur le terrain !

 

La « société numérique solidaire » est importante : elle doit se construire sur le long terme en conservant l’œil rivé sur le tableau de bord des indicateurs retenus pour évaluer la performance et les résultats. Nous regrettons que ce premier « atelier » ne s’inscrive pas dans une telle perspective et ce sera là notre seul grand reproche.

 

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